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Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan

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Athos Greyson

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MessageSujet: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyLun 15 Mar - 22:12

Le sang frais laissa une trace rouge vif sur le mur du couloir. Sa main abîmée s’y appuyait comme s’il était incapable de marcher sans ça et à vrai dire, c’était presque le cas. Le rouge ressortait drôlement sur le blanc de sa chemise qui était dans un aussi sale état que lui, barrant sa poitrine comme une métaphore cynique de l’état actuel de son coeur. Un grognement sortit de sa gorge qui n'avait pas prononcé un mot depuis des heures, sans doute un bout de verre qui s’enfonçait dans sa paume. Au moins, ça délocalisait un peu la douleur qui avait envahi sa poitrine et la comprimait salement, au point qu’il peinait à respirer. Quelle heure était-il ? Tôt, ou tard selon le point de vue. La nuit enveloppait encore la ville endormie, mais le jour commençait à poindre. Espèce d’entre-deux mondes étrange auquel Athos paraissait appartenir plus que jamais, âme blessée bien plus que son corps qu’il détestait voir affaibli, pourtant. Ni dans la lumière, pas tout à fait dans l’ombre. L’Ombre…

Enveloppé dans son manteau, tirant sur sa clope comme un condamné à mort le ferait avant l’échafaud, Athos avait entendu le nom. Pas compris tout de suite, comment l’aurait-il pu ? Aethelwold Goodfellow. Un de ses contacts au Ministère avait lâché l’info avant l’officialisation crasse de la Gazette, là, dans une ruelle aussi sombre que l’âme de ce sale bâtard de tueur. Aethelwold. Goodfellow. Dans un état de sidération absolu, Athos avait écouté la suite, le raisonnement des Aurors qui avaient fini par coffrer le coupable. Le raisonnement que lui n’avait pas su avoir. Sans dire un mot, lâchant quelques gallions d’une main tremblante à son indic, Athos avait transplané dans la foulée, dans un rade de la banlieue de Manchester où il n’avait même pas ses habitudes. Quitter Londres, vite. Aethelwold Goodfellow. Le nom tournait dans sa tête comme une mélodie sinistre. Putain de merde. Aurait-il dû se sentir soulagé qu’il soit enfin arrêté ? Mais merde, comment ? Quand son cerveau avait commencé à refonctionner, il en était à son troisième shot d’un alcool local qu’il ne connaissait pas, une horreur qui semblait lui décoller la gorge à chaque fois qu’il s’en enfilait un. Good-putain de Fellow. C’était le début d’ivresse, peut-être, mais sa première pensée presque censée fut que les noms de famille étaient vraiment de foutues arnaques. Son père n’était pas blanc comme neige, et lui hein. Lui il n’était le fils de personne. Et Aethel-truc n’était pas un bon garçon. Il eut un rire sarcastique, pour lui tout seul, et même le pilier de comptoir plus imbibé que lui à côté trouva ça étrange. Sa dernière conversation avec ce fils de pute lui revint en tête, et il en analysa chaque mot, chaque tournure, chaque micro-expression comme si ça pouvait changer quelque chose. Mais rien, que dalle. Athos avait foiré l’affaire la plus importante de sa jeune vie, et s’était laissé enfumer comme un bleu par un gamin. Bien sûr, il y avait eu des trucs louches, bien sûr… Bien sûr que ce serveur lui avait paru étrange, à connaître son emploi du temps à la minute près alors que même lui et sa mémoire impressionnante ne pouvait, ne savait pas se souvenir de trucs comme ça. Mais à part ça, hein ? Athos avait trouvé meilleur menteur que lui, et il l’avait regardé dans les yeux. Il lui avait souri. Il s’était même presque senti désolé pour lui un bref instant. Putain, heureusement qu’il n’était pas devenu Auror, hein ? Pour foirer comme ça, lui le limier à la truffe affutée qu’il avait toujours cru être, avec sa sale arrogance et sa confiance en lui inébranlable. Ah ça, détecter des tricheurs, renifler de l’infidélité, dénouer des intrigues dignes de mauvais polars, ça… Il savait faire hein. Mais faire bouffer le comptoir à celui qui avait failli prendre la vie de celle qu’il aimait, là… Il avait échoué. Et honnêtement, ça se comprenait. Plus on avait le nez près, plus c’était difficile. C’était bien pour ça qu’Athos ne s’impliquait dans aucune affaire, jamais. Mais là, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder la fiole de sa patience. Quatre verres, cinq verres, rien ne va plus. Les nerfs déjà à vifs, Athos était en train de vriller complet, s’anesthésiant les pensées à coup de gnôle comme il savait bien faire et qu’il ne faisait plus, ressassant encore, et encore, et encore comme si ça allait changer quoi que ce soit, mais hé, devinez quoi… L’inutilité incarnée.

« La vie est une chienne, hein mon pote ? » lui claqua le pilier après un moment, en même temps que sa main dans le dos. Le sorcier ravagé lui lança un regard si noir que l’autre détala comme un clébard, la queue entre les jambes. Il en était peut-être à son sixième verre, ou plus d’ailleurs, quand il traîna son corps qui ne tenait plus franchement debout jusqu’aux toilettes, où il eut le malheur de croiser son reflet. Il ne se reconnut même, pas tout de suite, et quand ce fut le cas… C’était pourtant un spectacle qu’il se plaisait à contempler en temps normal mais là, oh là… La seule personne en qui Athos avait réellement confiance, c’était lui. Lui et lui seul, ça avait toujours été comme ça. Il aimait ce qu’il était, qui il était, connaissait ses forces et ses faiblesses. Admirait son propre talent. Mais à cet instant, il eut juste l’impression de contempler un imposteur. Et ce fut comme si un long poignard acéré s’enfonçait dans ce qui lui tenait lieu de certitudes depuis bien, bien longtemps. La sensation lui vrilla le crâne, tant et si fort que son poing partit dans le miroir avec une force insoupçonnée, insoupçonnable. Le verre entra dans sa peau comme si c’était de la soie, et le sang constella bien vite la faïence qui de toute façon, était déjà dégueulasse. La douleur fut si intense qu’un instant, il l’apprécia pour ce qu’elle lui permettait d’arrêter de penser. Son reflet brisé lui sourit brièvement, ce qui lui déclencha une angoisse certaine et l’instant d’après, il avait disparu.

C’était un miracle qu’il ait réussi à transplaner dans pareil état, et il avait atterri dans une rue qu’il ne reconnut même pas. Son cerveau marchait mal, comme lui et sans qu’il ne sache pourquoi, ses pieds l’avaient traîné au bout d'une éternité dans une rue du Londres moldu qu’il connaissait bien. Et ce fut de sa main blessée - l’avait-il fait exprès ? - qu’il toqua à la porte sans se soucier du boucan qu’il faisait, lui l’homme qui avait fait de la discrétion son mode vie. Adossé contre le mur attenant, il coula un regard vers la porte lorsqu’elle s’ouvrit dans la pénombre. « J’savais pas où aller. J’savais pas où… » Il eut un hoquet qui manqua de souiller le paillasson de Razvan, mais se retint. « J’peux pas rentrer, Razvan. » Et il ne disait pas ça pour son alcoolémie qui commençait à descendre, ni pour l’état de sa main en lambeaux. Il disait ça pour son coeur beaucoup trop à vif pour affronter celui si pur de Magda.


Dernière édition par Athos Greyson le Dim 21 Mar - 0:05, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyMar 16 Mar - 15:47

Le reflet du miroir renvoyait un homme aux traits fatigués, tirés. Le début d'année 1979 avait apporté son lot de surprises et pas des moindres. Son lot de tracas aussi, tant qu'à faire. Razvan avait l'impression que peu importe le sinueux chemin qu'emprunte sa vie, c'est toujours la même chose. Pas de calme, des regrets, des craintes. Aucune possibilité de profiter de l'instant. Finalement, tout le poids de ces problèmes semblaient transparaître sur le visage fatigué du médicomage. La lettre de son beau-père, qui l'invitait à venir visiter sa fille, lui avait donné un coup au moral. Ce qu'elle impliquait en sous-texte était douloureux pour un homme qui avait un instinct paternel si développé, pourtant. Pourtant voilà, que pouvait-il faire d'autre ? Les solutions qui se présentaient à lui étaient semées d'embûches et tristement, il n'avait plus la force. Les idées qui lui passaient par la tête, sans être funestes, étaient dangereuses. Dans le terreaux de son ressentiment pour le groupuscule terroriste naissait l'idée de se venger d'eux, par acte détourné. Pas de vengeance sanguinolente à leur façon, si brusque et cruelle. Une vengeance douce, fourbe, qui ne lui ressemblait pas dans les faits. Mais que voulez-vous, poussé à bout, un homme était capable des plus terribles choses. Il se passa un jet d'eau sur le visage, chose bien inutile puisque ce qui le torturait se trouvait dans les tréfonds de son crâne. Devenir une taupe serait dangereux pour tout le monde. Mais bon, que ça lui cause des problèmes à lui, dans son intégrité physique à ce stade, Razvan n'en avait égoïstement plus rien à faire. Tout ne pourrait être aussi douloureux que les remords qui le rongeaient. Et en plus de ça, il connaissait un Auror à qui en parler... On toqua brusquement à sa porte d'entrée et sa première idée, farfelue, fut de se demander ce que Neolina venait faire chez lui à cette heure si tardive. Puis après, sa raison plus qu'autre chose vînt lui souffler que ce n'était sans doute pas sa roumaine. Attrapant une serviette, il s'essuya le visage rapidement, oubliant ici et là quelques mèches de cheveux bruns, avant de sortir de sa salle d'eau en faisant claquer l'interrupteur. Mais non, forcément, ce n'était pas Neo sur qui la porte s'ouvrit.

Razvan n'eut pas le temps de formaliser sa surprise à voix haute qu'Athos lui confiait qu'il ne pouvait pas rentrer, sans doute chez lui. Au fond, était-ce réellement étonnant que le britannique vienne lui rendre visite, blessé qui plus est, quand le roumain lui avait expressément rappelé que les termes de leur accord ne changeaient pas de son côté ? « Entre donc » lui intima sobrement le médicomage sans virer à la panique totale. Un peu de sang, ce n'était pas le problème. Il avait vu et infligé assez de blessures graves pour ne pas faire grand cas de ce qui devait sans doute amener le jeune homme. Il lui fit un geste pour l'inviter à s'asseoir dans le salon alors qu'il disparaissait brièvement dans sa salle d'eau pour récupérer sa mallette. En revenant dans la pièce à vivre, et dans la lumière artificielle, Razvan pu voir combien il semblait aller mal. Sans un mot, parce qu'il n'était pas là pour le harceler de questions, le roumain prit une chaise pour la placer en face d'Athos et s'occuper de le rafistoler en lui tendant la main pour qu'il lui donne la sienne. « Tu peux venir ici quand tu veux, tu sais » lui dit-il alors qu'il regardait à la lumière d'un Lumos les morceaux de verre qui constellaient la main du sorcier comme des étoiles dans un ciel dégagé. Il avait l'air d'avoir un peu bu sans être complètement ivre. Cela ne se voyait pas forcément, mais le roumain observait quand même, ça et là, les expressions du visage de son patient. « Tu veux m'en parler ? » demanda-t-il d'un ton, somme toute, très détaché. Ce n'était pas comme s'il allait le forcer de toute façon. Baguette en main, Razvan entreprit de retirer lentement les morceaux de verre de la peau du jeune homme. Une fois les plaies nettoyées, il n'aurait guère plus rien.


(695)

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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyDim 21 Mar - 0:36

D’un point de vue logique, il était tout à fait normal qu’il soit venu frapper à la porte de celui qui était depuis bien des mois son médicomage personnel. Mais il n’y avait plus rien de logique chez Athos à cet instant précis, lui qui pourtant mettait un point d’honneur à rationaliser et analyser la moindre des situations afin de trouver les solutions les plus adaptées. Mais depuis que Londres semblait avoir sombré dans la folie - plus que d’habitude, du moins - la logique avait foutu le camp et Athos n’avait plus rien à quoi se raccrocher. Ce qui expliquait qu’il préférait venir voir un homme qui était affilié, même sous la contrainte, à une partie de ceux à l’origine de cette folie, plutôt que d’aller retrouver celle qu’il aimait ou d’aller se confier à son meilleur ami au tact inexistant. C’était une idée de merde, une idée guidée par son instinct complètement cassé à l’heure qu’il était et pourtant, c’était sans doute la meilleure qu’il ait eu ces derniers jours. Au fond, son coeur sentait peut-être qu’ici, il trouverait au moins une once de compréhension sur les sujets qui le faisaient se morfondre dans un début de dépression qu’il n’identifiait même pas. Son inconscient prenait donc le relai et en temps voulu, peut-être faudrait-il songer à le remercier, si tant est que ce genre de choses se fasse.

Une fois dans l’appartement de Razvan, Athos s’effondra dans le premier canapé venu avec un manque de grâce bien peu habituel chez lui. Le silence s’était installé, d’autant plus quand Razvan quitta la pièce et Athos ferma les yeux un court instant, la tête lui tournant un peu à cause de l’alcool et de l’hémorragie qui commençait à saloper le tissu du fauteuil, la plaie s’était rouverte à cause de son geste sur la porte probablement. A cet instant, l’absurdité de la situation le frappa tout à coup, et il était prêt à foutre le camp quand Razvan revint. Si Athos ne pouvait pas se faire confiance, alors pourquoi accorder ce privilège au roumain ? Il savait, depuis le début, que les zones d’ombre de la vie du médicomage faisaient de lui quelqu’un de potentiellement dangereux, mais le pacte qu’ils avaient scellé le protégeait à l’époque. A l’époque. Mais désormais, la petite était repartie et Athos et Razvan ne partageaient plus rien, si ce n’était un état d’esprit relativement commun sur les choses de la vie, cette pute. Ses idées s’embrouillaient tellement qu’il tendit sa main sans réfléchir, alors que sa tête lui hurlait de se lever et fuir, mais ça ne marchait pas comme ça. Athos était cassé, et son corps ne lui obéissait même plus, alors... Il n’écouta même pas les mots mal prononcés du roumain, ne remarqua pas sa sollicitude et de toute façon, il n’en aurait rien eu à foutre. Athos n’était pas venu pour s’apitoyer, ça n’était pas le genre d’ailleurs, mais alors quoi, hein, quoi ? Se faire soigner, devait penser Razvan, mais il avait tort. A la minute où le médicomage retira un morceau de verre de sa paume blessée, Athos lâcha un grognement de douleur, le visage tordu par une grimace, avant de se lever tout à coup en s’éloignant d’un pas, comme une bête blessée qui refuse qu’on approche. « Touche pas ! » C’était bien la première fois qu’il réagissait comme ça pendant qu’on le soignait, lui qui avait pourtant une tolérance à la douleur équivalente à son amour pour ce corps qu’il chérissait - c’était dire. Mais là, ça ne marchait pas comme ça. Il s’était éclaté la main tout seul, comme un grand, à s’en péter une phalange ou deux d’ailleurs - il le sentait, incapable de bouger son index et son majeur alors que ses doigts étaient pourtant son outil de travail. Il le sentait oui, et il s’en foutait. Avoir mal, c’était ce qu’il lui fallait. De toute façon, il avait mal, avec ou sans blessure ouverte et peut-être - peut-être - qu’il n’avait pas envie qu’on le répare. Qui aurait pu faire ça après tout, hein ? « Quand j’ai mal là, j’ai pas mal ailleurs alors laisse comme ça. » grogna-t-il comme un animal farouche, arpentant la pièce comme si c’était une cage. Il passa sa main valide dans ses cheveux, y déposant un peu du sang présent sur sa peau même intacte. « C’est la merde, Razvan. La merde tu m’entends ? » Il criait un peu, sans trop s’en rendre compte, toujours à tourner d’un pas étrangement vif. « T’as confié la vie de ta fille à un type qui est même pas capable de protéger sa famille, putain ! Tu crois que je mérite ta gentillesse ? Tu crois que c’est pour ça que je suis venu, hein ? » Mais il était venu pour quoi au juste ? Il n’était même pas foutu de répondre. Comme à environ toutes les autres questions existentielles de sa vie. Et il y en avait un sacré paquet.
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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyMer 24 Mar - 12:17

Le métier de médicomage demandait nécessairement un calme olympien. On avait appris à Razvan à se tenir tranquille, à ne pas céder à la panique et à ne surtout pas réagir de façon démesurée, tant dans son enfance que lorsqu'il avait suivi les cours à l'école supérieure de magie slave. Après tout, il en fallait du sang-froid pour rester concentré et ne pas faire de boulette qui pourrait coûter la vie à quelqu'un. Le roumain était même plutôt doué à ce petit jeu-là. Mais si ces cours lui avaient appris à rester calme dans ces situations médicales, il devait aussi les utiliser pour rester calme face à certains impétueux patients. Depuis environs un an, le médicomage pansait les plaies d'Athos sans rien dire à chaque fois qu'il venait chez lui. Pas forcément en silence, on pouvait dire sans forcer qu'en effet, tous les deux s'entendaient plutôt bien. Pensant donc qu'il venait se faire soigner - naïf, le Razvan - il eut un léger mouvement de recul devant le rejet du jeune homme alors que dans un même temps, le morceau de verre tombait par terre. Le roumain leva gentiment ses paumes vers le plafond, simple mouvement pour calmer la rage qui semblait habiter son visiteur. Qu'est-ce qui lui arrivait donc ?

La réponse ne tarda pas à arriver finalement et il ne répondit rien. Ses yeux noirs suivaient le jeune homme qui arpentait la pièce sans rien dire alors que son propre esprit tournait à vive allure. Les mots d'Athos avaient un sens, ce n'étaient pas les palabres simples d'un homme qui avait un peu trop bu. Et tout sobre qu'il était, le médicomage se retrouvait pourtant dans le sens de ce qu'il lui disait. La douleur physique permettait parfois d'oublier le reste, de se punir, de ressentir ailleurs pour ne pas se concentrer sur ce qui était vraiment important. Une peau, ça cicatrisait. Plus ou moins bien, il est vrai. Mais les doutes qui envahissaient le cœur, par contre, ce n'était pas du tout la même paire de manche. Ils restaient là, ils y pourrissaient, même. Gangrenaient tout un corps, le faisait dépérir. Oh, oui, Razvan savait ce qu'était l'impuissance et les remords, il ressentait cela tous les jours. « Je ne sais pas pourquoi tu es venu » admit le roumain d'un ton tranquille, en baissant finalement ses mains pour ramasser le morceau de verre tâché de sang qui était tombé au sol, « mais je sais ce que tu ressens ». Il n'avait pas rebondit sur ses mots concernant Mihaela parce que ce n'était pas le propos. Le fait est qu'un inconnu avait été plus à même de protéger sa petite fille que lui. Et même si c'était lui qui était venu le chercher, ça faisait tout de même mal. Alors, l'incapacité à protéger ceux qui comptaient, Razvan connaissait, il ne connaissait que trop bien. Après tout, ça avait été ça toute sa vie. Sa femme était morte, peut-être indirectement par sa faute - même si c'était une fâcheuse tendance qu'il avait à toujours se blâmer, même pour les coups de garce du destin. « Et je sais aussi que te faire saigner permet de détourner un peu ton attention de ce qui te fait vraiment mal » continua l'homme en regardant d'un air un peu pensif le morceau de verre qu'il tournait entre ses doigts, « mais que tu le soignes ou pas, ça reste éphémère ». C'était ça le pire, en réalité. Accepter la douleur pour avancer, accepter ses défauts pour ne plus y penser. C'était peut-être ça, au fond, qu'il essayait de faire depuis des années sans réellement y arriver. Les lourdes pensées qu'il se traînait comme un boulet avant qu'Athos ne vienne toquer à sa porte en étaient d'ailleurs témoins. On ne guérissait pas en se faisant mal, mais en affrontant la réalité.


(641)

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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyDim 28 Mar - 22:59

Les gens avaient toutes sorte de réactions face à la peine. Certains pleuraient, d’autres hurlaient, se réfugiaient dans des bras qui consolaient, cassaient des gueules, allaient dépenser tout leur fric au casino, partaient sans jamais se retourner… Athos, lui, avait pris pour habitude de se pinter la gueule tout seul et de laisser son esprit divaguer jusqu’à l’anesthésie temporaire et puis, au bout d’un moment, le temps faisait son oeuvre. Le temps, oui, c’était ça seulement qui guérissait, et rien d’autre. Et en attendant que ça passe, il s’agissait de faire semblant que tout allait bien, prétendre, mentir et ça, ça il savait faire. Combien de mensonges avait-il servi à Magda ces derniers temps sans qu’elle ne le réalise vraiment ? Cette fois encore, il lui faudrait enrober la vérité pour qu’elle puisse être digérée, car comment avouer à cette femme qu’il aimait qu’il connaissait l'homme qui avait voulu la tuer ? Pire, qu’il n’avait rien vu, rien compris, et qu’il avait été faible comme jamais de sa vie ? C’était le mensonge de trop sur l’amoncellement de ceux déjà présents, et s’il était là aujourd’hui, ce soir, ce matin, il n’en savait rien, c’était parce qu’au moins ici, il pouvait laisser éclater la vérité sans que ça ne blesse quelqu’un. Même Shannon, au fond, serait sorti meurtri d’une conversation avec un Athos dans pareil état, il suffisait de se souvenir de la dernière fois, le dernier traumatisme, putain ce qu’il y en avait ! Faites les comptes, appelez Sainte-Mangouste, et forcez cet homme à s’assoir sur un divan parce que là, même tout le temps du monde ne pourrait jamais faire cicatriser ça. Mais il aurait fallu payer cher Athos pour qu’il dévoile ses états d’âme à un inconnu, bien que ce soit plus ou moins précisément ce qui se passait maintenant. Certes, Razvan n’était plus un inconnu depuis quelques temps, mais quoi que dise ou fasse Athos, il subsistait entre eux une forme de distance qui le protégeait des mots parfois ravageurs du sang-pur.

Razvan savait, hein, ce qu’il ressentait ? Les mots faisaient un peu son chemin dans son esprit, mais pas suffisamment pour qu’il se calme et arrête ses va-et-vient incessants qui lui auraient donné le tournis s’il avait été observateur extérieur. C’était bien ça le problème, ne plus juste observer les drames des autres, mais avoir à affronter les siens. Pourtant, il avait déjà connu son lot, merci. Renié, exilé, trahi, ça n’était pas déjà assez ? S’il avait su, par Merlin, s’il avait su oui, il aurait renvoyé Magda d’où elle venait avec la cruauté dont il savait parfois faire preuve, s’enfermant dans le rôle du sale type qui allait de l’avant sans regarder derrière. Maintenant, la vérité, c’était qu’où que ses pensées se posent, passé, présent, avenir, tout était sombre, triste, pesant. Il y avait eu de la lumière, pourtant, et l’horizon aurait pu être tout aussi rayonnant si seulement il parvenait à sortir la tête de cet océan de tourments mais voilà : Athos s’y noyait, sans demander de l’aide, et personne donc pour le sauver. Personne, vraiment ?

Cet espèce de masochisme qu’évoquait le roumain, c’était quelque chose qui lui échappait complètement avant aujourd’hui. Peut-être en avait-il un peu profité lors de ses paris frauduleux, se faire de l’argent sur le malheur des autres après tout, n’était-ce pas son gagne-pain ? Mais le ressentir et pire, y adhérer, ça c’était nouveau et ça le faisait chier. Razvan avait préféré se focaliser sur le symptôme plutôt que sur la cause, marrant pour un médicomage, mais peut-être valait-il mieux au fond. D’une main tremblante, Athos sortit une cigarette de sa poche et l'alluma d’un coup habile de zippo avant d’ouvrir une fenêtre, comme s’il était chez lui, et de laisser la fumée s’échapper dehors, son regard perdu dans le lointain, sa main blessée posée sur le cadran de bois comme pour se raccrocher à un bout de réalité. Au moins avait-il arrêté de tourner, c’était déjà ça. « Ca va, je la soignerai ma main. » Son ton était rude, désagréable. Le ton de quelqu’un qui se détestait plus qu’il ne détestait son interlocuteur, cela allait sans dire. « 'Manquerait plus que je sache pas faire mes tours de passe-passe débiles au casino. Quand il me restera plus que ça pour pigeonner les gens et pas crever la dalle sur le trottoir, je serais bien content que tu l’aies réparée, hein ! » Il tira une nouvelle fois sur sa cigarette au filtre taché de rouge, son regard perdu au-dessus des toits. « Vu que là-haut ça marche plus, au moins, je pourrais toujours tirer de la thune aux bourgeois. Même si je voulais plus faire ça, mais on fait pas ce qu’on veut dans la vie, hein ? » Ah ça, Razvan était bien placé pour le savoir. Peut-être même était-ce un coup bas que de le dire comme ça, mais comme il le disait si bien, son cerveau ne marchait pas normalement, là, maintenant. Peut-être même plus jamais d’ailleurs, et c’était bien ça qui lui faisait peur.
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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyJeu 1 Avr - 23:37

L'impuissance était probablement le pire sentiment que l'on puisse un jour ressentir. Car il était terrible de savoir que l'on ne pouvait rien faire, ou que l'on avait rien pu faire. Pire encore était de savoir qu'on pouvait faire quelque chose ou qu'on aurait pu faire quelque chose, sans pourtant se résoudre à l'avoir fait. Ce terrible sentiment rongeait Razvan de l'intérieur depuis 1975. Alors, quoiqu'Athos ait eu à traverser, il comprenait. Oh, il avait bien une petite idée de ce qui le tracassait. C'est que les jours du jeune homme avaient été difficiles l'année précédente, il se souvenait très bien de la jambe sectionnée de sa petite amie dans une ruelle du Chemin de Traverse. C'était à la fois épouvantablement glauque et choquant et le médicomage se demandait bien si on pouvait se remettre vraiment de ce genre d'événements particulièrement traumatisant pour quelqu'un qu'on avait aimé. Le subir, c'était un fait. Que la personne qu'on aime en soit victime, c'était un autre, et l'impuissance, terrible. Dévastatrice.

Il le suivit du regard alors qu'il ouvrait la fenêtre pour allumer sa clope en se demandant s'il ne devrait pas faire de même. Certaines discussions méritaient d'être partagées sous l'aulne d'une barre de nicotine, c'était un fait absolu. Le ton désagréable d'Athos ne le heurta pas le moins du monde, lui qui pourtant était si sensible au manque de respect. Mais Razvan avait assez de discernement pour savoir quand il fallait simplement se taire et non pas se battre. Aussi, il écouta simplement le jeune homme dans ce calme religieux qui était si parfaitement le sien. Son regard noir était verrouillé dans son dos. Dos vouté qui ne voyait pas la lumière de Londres. Le médicomage s'approcha finalement en sortant de la poche arrière de son pantalon son paquet de cigarettes, remarqua qu'il n'en restait qu'une mais n'hésita pas une seule seconde à la coincer entre ses lèvres pour l'allumer avec la nonchalance de ceux qui ont l'habitude de fumer. Les paroles d'Athos ne le surprirent pas dans leur substance. C'était plutôt tout ce qui virevoltait autour, en sous-texte, cette espèce de hargne particulière qui semblait suffisamment violente pour l'empêcher de dormir. Razvan n'était pas choqué qu'il s'adonne à ces pratiques peu recommandables. Lui-même ne faisait-il pas des choses qu'un gentilhomme ne ferait pas ? A bonne distance, Razvan s'adossa au mur, clope au bec de laquelle il tirait une taffe, sans néanmoins regarder Athos. « Il est arrivé quelque chose à ton fils ? » demanda finalement le médicomage d'un ton parfaitement calme. Il fallait bien poser la question qui fâche. Tobias était un gentil petit garçon, plein de vie. Il ne méritait pas qui lui arrive quoique ce soit. Aucun enfant ne méritait ça. Il ne savait pas quoi lui dire parce qu'il ne savait pas ce qui se passait ni ce qui se jouait dans la tête du britannique. Le roumain était empathique mais toujours le plus perspicace des hommes.

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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyMar 6 Avr - 3:53

Alors qu’il tirait sur sa cigarette, le regard perdu dans le vide, Athos pensait à sa vie. Sa vie qui était partie en vrille à la minute même où il avait essayé de lui donner un sens. Quelle ironie, pas vrai ? Après tout, peut-être était-il là le secret, vivre sa vie comme si rien n'avait jamais d’importance, ne s’attacher à rien, jamais, et vivre chaque jour sans penser celui qui suivrait. Mais voilà, quand on avait un enfant, comment pouvait-on réussir à penser comme ça, hein ? L’avenir avait pris la forme d’un gamin avec des mèches parfois bleues, parfois brunes, souvent multicolores, et son rire lui apportait autant de joie qu’il lui causait de peine, tant il craignait un jour de ne plus pouvoir l’entendre. Cette sensation terrible lui rongeait le ventre, la crainte de ne plus jamais pouvoir voir son fils, et le fait était que sa plus grande peur était qu’il n’en soit la cause. Le pays était en guerre, et le gouvernement avait beau fermer les yeux, c’était ainsi. Tobias était un bâtard, un vrai, un sang tout ce qui’l y avait de plus mêlé car son père avait peu être pur par sa lignée, sa mère n’en était pas moins une moldue. Son extraordinaire fils, autant par sa capacité magique incroyable que par les traits de magie qu’il exprimait déjà, tout comme son caractère tout à fait merveilleux - en tout objectivité - ne l’exempteraient pas des jugements qui pèseraient bientôt sur lui. Athos avait eu la chance de ne pas subir ce genre de remarques, à défaut d’en connaître d’autres toutes aussi abjectes de la part de son propre père. Et si jamais de sa vie il ne fustigerait son fils de la sorte, le monde ne serait pas aussi doux avec lui. Le monde était cruel, et Athos en fait salement fait les frais.

Réaliser tout ça creusait dans le coeur du jeune anglais un vide que rien ne saurait combler. Même pas les mots doux de Magda, si tant est qu’un jour il ait le courage de lui en parler, mais ça n’arriverait pas. Jamais. Comment lui dire avec clarté ce qu’il savait être de son monde dont elle ignorait encore la majeure partie ? Les sorciers faisaient rêver, d’un point de vue extérieur, mais comme tout humains, ils n’étaient pas exempts de méchanceté purement gratuite, sous couvert d’un lignage qui n’était qu’un prisme ridicule. Tobias était en danger, tout autant que Magda. Et perdre l’un ou l’autre lui déchirerait le coeur à tel point qu’il ne s’en relèverait jamais, il le savait. Lui déjà au bord du précipice n’aurait fait qu’y sombrer pour de bon. Aussi la remarque de Razvan ne fit qu’amplifier ce qui était déjà là. La peur, sourde, violente, invisible et pourtant présente. Athos était seul à la voir, et sa présence le paralysait à tel point que son discernement semblait ne plus exister. « Pas encore. » Sa voix était tombée comme la guillotine sur la tête des rois français. « Mais si je ne fais rien, ça arrivera. Ce n’est qu’une question de temps. » La voilà, la triste vérité. Athos devait agir, et il savait très bien ce qu’il devait faire. Partir, éloigner sa famille du tourment londonien et idéalement, partir avec eux. C’était la chose à faire, il le savait, le sentait au plus profond de ses tripes. Mais pourtant, ce quelque chose en lui l’empêchait d’imaginer sa vie loin de Londres, malgré les épreuves que cette foutue ville mettait en travers de son chemin, du leur. Londres était toxique, mais le fait était qu’Athos en était l’héritage. Lui qui pourtant se vantait de n’être le fils de personne appartenait tout entier à cette ville qui l’avait vu naître, grandir, s’épanouir, sombrer. Et pour rien au monde il n’avait envie de la quitter. Au moins ici avait-il une réputation, à laquelle il faillirait s’il ne ressaisissait pas très vite mais ailleurs, quoi ? Il faudrait tout refaire, repartir de zéro, redevenir le Athos d’autrefois ou essayer de devenir meilleur, mais à quel prix ? Il avait désormais une famille à charge, une famille qui comptait sur lui et putain, il n’était même pas à la hauteur ici, alors dans une ville inconnue… « Je sais ce que j’ai à faire. » dit-il finalement avec un sérieux terriblement déstabilisant, même pour lui, le mec brisé à la main qui l’était autant. Sa cigarette se consumait sans même qu’il ne tire dessus, trop occupé qu’il était à lutter contre ses pensées dévastatrices pour son état mental déjà instable. « Je dois prendre l’exacte même décision que toi, Razvan. » Voilà pourquoi il était venu ici. Voilà la raison, claire, nette, précise. « Et je sais même pas si je suis venu ici pour que tu m’en dissuades, ou pour que tu me confortes dans mon idée. » Athos, non, n’était pas saoul. Jamais de sa vie, peut-être, n’avait-il été aussi lucide.
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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptySam 10 Avr - 22:12

L'impuissance avait cela de terrible qu'elle renvoyait souvent à l'état de spectre ceux qui la subissaient de plein fouet. N'était-ce pas terrible d'assister à un drame sans pouvoir rien faire et n'était-ce pas tout aussi terrible que de savoir ce que risquaient nos proches sans pouvoir rien faire ? Quand Razvan était parti de Roumanie, il l'avait fait parce qu'il ne voulait pas que quoique ce soit arrive à Mihaela, il avait veillé à mettre énormément de kilomètres en lui, elle et leur pays. Quand bien même cela lui avait brisé le cœur, quand bien même il regrettait chaque jours un peu plus de ne pas revoir ses montagnes transylvanienes. La présence d'un enfant dans sa vie avait considérablement amoindri la douleur et la difficulté aussi. Car le médicomage ne serait jamais parti de chez lui si Mihaela n'avait pas existé. Qu'il soit enfermé sans baguette, tué ou quoique ce soit d'autre n'aurait pas eu d'importance. La vie de l'homme avait eu un goût terriblement fade à la mort de Mara. Alors sans enfant, cela valait-il la peine de continuer à se battre ? La petite fille avait sans doute sauvé la vie de son père sans le savoir, en condamnant par sa seule existence des dizaines d'autres à cause des choix douteux de Razvan. Il savait, mieux que personne, combien l'impuissance était dévastatrice. Et il suffisait de voir l'expression sur le visage d'Athos pour y constater déjà les premiers ravages.

Les mots du jeune homme étaient durs et percutants. Le roumain avait l'impression qu'ils auraient pu exploser les vitres à eux seuls. Il ne saisissait pas tout, bien entendu. Il n'avait qu'un ersatz de l'histoire, après tout, Athos et lui étaient-ils réellement amis ? Leur relation n'était-elle pas fondée uniquement sur le donnant-donnant ? Pourtant, il lui livrait là des choses difficiles à admettre, d'autant plus lorsqu'on se sentait autant responsable des autres. Razvan le comprenait mais le comprendrait d'autant plus s'il avait tous les éléments en main. Lorsque finalement, il alla plus loin dans ses explications, le roumain soupira sans s'en rendre compte, de ces soupirs blasés, fatigués, lassés. Il n'était pas ravi d'apprendre que d'autres devaient prendre des décisions qu'il avait lui-même prises. « J'ai enchaîné les mauvaises décisions pendant cette décennie » confia-t-il d'un ton un peu grave avant de s'interrompre pour avaler une gorgée de fumée qui lui donnerait du courage, « me séparer de Mihaela il y a quelques années a été la pire décision que j'ai pu prendre depuis bien, bien longtemps ». L'admettre était d'autant plus difficile qu'il avait repris la même quelques mois auparavant, « mais parfois, on a pas vraiment le choix entre une bonne et une mauvaise décision, on en a que des mauvaises, chacune pire que l'autre, alors... ». Alors on fait avec. On prend la mauvaise décision en sachant qu'elle est mauvaise, en serrant les dents pour avancer encore parce que c'était ce que tout le monde attendait de nous-même. S’appesantir sur les malheurs de la vie n'aidait pas à avancer pour n'avoir plus que de bonnes décisions à prendre, c'était un fait. « Tu sais ce que tu vas gagner à éloigner Tobias. Mais te rends-tu compte de ce que tu risques de perdre ? ». L'affection d'un petit garçon pour son père, sa présence dans sa vie, sa connaissance aussi. Se séparer de son enfant le rendait plus étranger qu'un étranger à son propre parent. Et c'était affreux comme sentiment que de se retrouver surpris de certaines attitudes, uniquement parce qu'on avait pas été là pour les voir se développer. A cet instant, Razvan souhaita sincèrement qu'Athos trouve une solution et si possible, une qui n'implique pas d'éloigner à ce point son fils de lui.

(620)

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MessageSujet: Re: Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan Le jour ne chasse pas toujours les ombres w/Razvan EmptyAujourd'hui à 18:14

C’était un putain de miracle qu’Athos soit un aussi bon père, si tant est qu’un spécimen de la sorte existe. Certes, il avait l’impression de tout faire de travers, de savoir de moins en moins de choses au fil des jours, et craignait à chaque décision que celle-ci n’ait un impact négatif sur son minot. Mais au fond, n’était-ce pas là le signe qu’il était, justement, doué de l’instinct dont avait cruellement manqué le sien ? Pour la toute première fois de sa vie, Athos Greyson, premier du nom, n’agissait plus comme l’égoïste sans coeur qu’il avait été depuis le début de sa nouvelle existence, qui avait démarré 9 ans plus tôt. Et au-delà de deux, ils étaient trois, et il fallait bien essayer d’être à la fois un père, un modèle, un amant, un compagnon de vie, un homme sur qui on pouvait compter. Ca faisait tout de même beaucoup d’un coup, et si la vie n’avait pas été si cruelle, peut-être qu’Athos aurait réussi à concilier tous ces rôles au prix de quelques sacrifices, quittant un peu ses ombres pour devenir un homme un peu plus ordinaire, mais aussi beaucoup plus heureux.

Mais ça ne marchait pas comme ça. Le destin, le karma, appelez-ça comme vous voulez, semblait s’acharner sur sa pauvre carcasse qui s’amaigrissait avec les soucis, et le dernier coup avait été celui de trop. Athos était au bord du KO, prêt à abandonner, mais abandonner, qu’est-ce que ça signifiait exactement ? Lui qui l’avait tant été dans sa vie, le sujet était sensible. Avec la détermination propre à sa maison, Athos n’était pas du genre à se dérober, du moins, pas de ce qui lui faisait vraiment envie. Mais voilà, la raison et l’envie étaient deux choses bien opposées qui pourtant s’alliaient parfois dans un mélange étrange. Ce besoin de liberté, par exemple, qu’il ressentait encore par moment, c’était quoi exactement ? Et cette peur sourde qui lui mangeait le ventre, sans arrêt, depuis des mois… La raison savait que pour sa propre survie, il fallait trouver une solution pour la chasser, du moins l’atténuer. L’envie lui disait qu’il pouvait encaisser, mais c’était là une chimère et il le savait. Aussi une terrible solution, espèce de compromis tiède et triste à souhait, commençait à naître dans son esprit qui n’en voyait finalement pas d’autre. Mais il n’eut pas la force de prononcer les bons mots, préférant les laisser planer entre ceux qui avaient la force de franchir la barrière de ses lèvres. Razvan comprendrait. Enfin quelqu’un, par Merlin, enfin une personne qui pourrait un tant soit peu imaginer le calvaire qu’il était en train de vivre. Pour autant, Athos ne croisa pas son regard, préférant lui offrir la vue de son dos alors que ses yeux se perdaient dans le néant du ciel voilé. Il écouta, attentif, presque trop calme, les explications du roumain qui semblait finalement n’avoir pas tellement de réponses à lui apporter. Juste une question. Une terrible question.

C’était qu’il se la posait, au fond, depuis un moment déjà. Mais se l’entendre dire, c’était tout autre chose. Son sang lui donna l’impression de se glacer dans ses veines, et sa main déjà meurtrie ne serra que plus fort le bois du battant. Le vent lui donnait presque l’impression d’une brise d’été tant il avait froid, en dedans. « S’il reste, je le perds lui. Tout court. A jamais. » Il tira sur sa cigarette d’un geste tremblant avant de balancer son mégot encore allumé par la fenêtre - comme si ça avait une importance… « T’sais que j’me suis demandé comment vireraient ses cheveux si jamais… Si… » Sa gorge se noua, incapable de prononcer l’impensable. « J’en ai rêvé, même. C’était un gris de cendre, un vieux gris de tabac froid. » Disant ça justement, il ralluma une autre cigarette, comme si c’était l’extension de ses lèvres qui avaient bien du mal à causer. « J’préfère avoir le coeur cendrier et lui ses mèches arc-en-ciel, tu vois. Et tant pis s’il me déteste. Tant pis s’il m’oublie même, parce qu’après tout, j’ai apporté quoi dans sa vie hein ? » Son regard tourmenté se tourna vers Razvan, l’ombre de l’heure indéfinie les obscurcissant plus encore. « J’suis bien placé pour savoir qu’il vaut mieux pas avoir de père qu’un père à chier. » Un père qui fréquentait des tueurs, des voleurs, des malfrats. Un père qui était dans la demeure d’un homme dangereux, à déverser ses malheurs parce que c’était la seule personne dont il se sentait, sur le moment, un peu proche. Quel modèle, hein, pour Tobias ? « Qu’on m’oubliette, putain… » acheva-t-il en se détournant finalement, posant son front sur la vitre restée fermée. Il connaissait des gens qui pourraient faire ça, mais jamais il n’oserait. Car depuis toujours, Athos se promenait aux côtés des fantômes de son passé, qui jamais vraiment ne disparaissaient.
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